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BETTERAVES ET LAIT
"GRUYERABLE" SONT COMPATIBLES
(M. MOREL)
Pour la plupart des éleveurs de l'Est Central dont le lait
est le principal revenu, la transformation de ce lait en gruyère
est la seule possibilité. Une main d'uvre familiale plus
abondante, des niveaux de production laitière moyens, une alimentation
traditionnelle à base de foin l'hiver et une rémunération
correcte du lait ont permis, jusqu'à ces dernières années
de produire, d'une façon rentable pour l'éleveur, un
gruyère de qualité.
Or, les facteurs de production évoluent :
- le niveau de production laitière s'est amélioré
et les effectifs des troupeaux ont augmenté ;
- la main d'uvre est plus rare, d'où la difficulté
de produire suffisamment de foin dont la qualité doit être
ameliorée ;
d'où la tentation facile d'adopter des techniques de récolte
difficilement compatibles avec la production d'un gruyère de
qualité : l'ensilage.
Ces techniques qui permettent d'intensifier la production fourragère
sont autorisées ou tolérées dans certaines régions,
assorties parfois de primes ou de pénalites selon les contaminations
en spores butyriques du lait.
Pour les éleveurs de Franche-Comté et de Savoie qui
n'ont pas le droit de pratiquer l'ensilage, de nombreuses solutions
compatibles avec la production d'un emmental de qualité leur
sont offertes, mais le foin garde encore une bonne place dans la ration.
Mais les contraintes du foin sont bien connues et nombreuses : fenaison
longue et pénible malgré la mécanisation, les
aléas climatiques venant augmenter les risques à la
récolte ce qui entraîne souvent un produit de valeur
énergétique et azotée faible ou moyenne. De ce
fait, le niveau de production laitière couvert par la ration
de base est assez faible, de 5 a 10 l de lait même avec un tiers
de regain.
Il existe bien une possibilité de pallier aux aléas
climatiques et, en osant faucher plus tôt, d'améliorer
la valeur nutritive : c'est le séchage en grange. Celui-ci
peut être plus ou moins perfectionné en fonction, entre
autres, des possibilités financières de l'éleveur,
mais il ne concerne encore qu'une faible partie d'éleveurs
en raison de son coût.
Les solutions que nous avons étudiées doivent permettre
dans cette région :
- de produire un lait dit "gruyèrable",
- de réduire les quantités de foin à distribuer
donc celles à récolter et par conséquent d'en
améliorer la qualité,
- d'augmenter le niveau de production laitière sans augmenter
le coût de la complémentation en concentré. C'est
ainsi que dès 1974 les E.D.E. de Savoie, l'I.T.G. et l'I.T.E.B.
ont pu réaliser une étude pendant plusieurs hivers chez
des éleveurs et des laiteries motivés par ce sujet.
A travers cette étude on a pu d'une part suivre l'évolution
des rations testées chez les éleveurs ainsi que les
performances zootechniques que ces nouvelles rations permettaient
et d'autre part situer le "risque butyrique" par rapport à
d'autres régimes alimentaires connus pour être défavorables
à la production d'un lait dit "gruyèrable" et voir l'influence
de certains régimes sur la qualité du fromage.

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LA BETTERAVE PERMET DES ECONOMIES DE CONCENTRE ... ET DE FOIN |
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Les observations en fermes réalisées en Savoie
en 1975 sur des troupeaux à 4000 kg de lait montrent
que les persistances laitières sont bonnes de même
que les taux butyreux et protéiques (par rapport aux
références régionales). Les productions
laitières obtenues ont été supérieures
à celles observées l'hiver précédent
sur un régime foin + concentré et notamment les
niveaux de production au velage ont été ameliorés
de 1,5 kg. (cf tab. 1).
Tableau 1 : observation exploitations laitières
(E.D.E. 73-74, I.T.E.B., I.T.G. 1978)

| Régime
: |
Foin
+ betteraves |
Foin
+
maïs épi |
Consommations : (en
kg M.S.)
foin
betteraves
maïs épi
concentré |
11,6
3,4
-
3,5 |
9,2
-
5,5
1,7 |
Production laitière
:
lait brut (kg)
T.B. (%)
T.P. (%)
Cfficient de persistance |
15,6
38
32,3
91,3 |
16,1
36
31,9
97,6 |
En 1977 et 1978 l'étude s'est poursuivie dans 4 élevages
de la Haute-Saône.
L'objectif de cette étude était de confirmer les
résultats des Savoies en utilisant des quantités
plus importantes de betteraves. Les betteraves étaient
distribuées entières, non nettoyées. Les
principaux résultats obtenus sont indiques dans le tableau
2.
Tableau 2 : Production laitière avec des rations à forte proportion de betteraves (E.D.E. 70, I.T.E.B. 1980)

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1977 |
1978 |
Ration :
foin + regain
betteraves
concentré |
7,2
6,4
3,5 |
5,9
8,8
2,9 |
Lait :
lait brut (kg)
Cfficient de persistance
T.B. (%)
T.P. (%)
|
16,8
92,6
32,3
42,0 |
17,7
93,0
39,6
33,0 |
L'introduction de fortes quantités de betteraves a permis
d'augmenter considérablement le niveau énergétique
théorique des rations à base de foin, de l'ordre
de 15 kg de lait en moyenne, soit l'équivalent d'un bon
ensilage de maïs. Cependant, dans ces observations le niveau
de production de ces troupeaux était un peu faible, notamment
du fait de l'étalement des vêlages.
Aussi la valorisation de la ration de base n'est au mieux que
de l'ordre de 12 kg de lait. En effet, ces rations riches en
betteraves nécessitent une forte correction en tourteau
pour toutes les vaches, et de ce fait justifie une distribution
plus importante de concentré (tableau 3).

Tableau 3 : Résultats de consommation et de production
avec des régimes à forte proportion de betteraves
(hiver 1978) (E.D.E. 70 - I.T.E.B. 1980)

| |
I |
II |
III |
IV |
betteraves
foin + regain
concentré
M.S. Totale |
7,4
7,9
2,5
17,8 |
5,5
9,2
3,5
18,5 |
5,5
7,6
2,4
15,5 |
5,2
10,3
3,1
18,6 |
% M.S. betterave
M.S. ration de base
% M.S. bett. + concentré
M.S. ration totale |
48,4
55,4 |
36,7
48,6 |
42,0
51,0 |
33,5
44,6 |
Production
:
lait brut
lait 4%
T.B.
T.P.
coef. per.
mois moyen de lactat.
Valorisation de la ration de base (1kg de concentré
= 2,3 kg de lait)
|
17,1 17,5 42,7 33,1 95,5 4,3
12,1 |
19,5 19,3 39,4 31,6 92,4 2,9
11,2 |
17,9 17,6 38,6 34,5 90,5 3,8
12,1 |
16,2 15,5 37,6 32,6 93,5 5,1
8,4 |
L'utilisation des betteraves permet une économie de foin.
Dans ces exploitations les quantités de foin (première
et deuxième coupe) varient de 7,6 a 10 kilos de matière
sèche suivant les élevages.
Les contrôles d'alimentation portant sur des régimes
à base de foin, effectués dans d'autres exploitations,
montrent que ces consommations de foin varient de 12 à
14 kilos de matière sèche. Par conséquent,
en moyenne, la consommation de foin diminuerait de 4 kilos de
matière sèche, le maximum pouvant se situer à
6 kilos. L'économie par vache pour un hiver sera de 165
jours x 4 kg = 660 kg. Ceci représente la récolte
de 11 ares de prairie naturelle en première et deuxième
coupe sur 33 qui sont nécessaires en moyenne pour obtenir
2 T de foin. En prenant un rendement moyen de 12 tonnes de matière
sèche par hectare, la surface en betteraves nécessaire
à une vache pour l'hiver est de :
165 x 5,5
 |
= 7,6 ares |
| 12 000 |
La surface fourragère par vache est donc diminuée
de 3,4 ares. L'avantage pour l'éleveur se situe surtout
au niveau de la récolte de foin, travail pénible
et tributaire des aléas climatiques. Réduire cette
recolte d'un tiers va permettre de meilleures conditions de
travail et d'augmenter les chances de récolter du foin
de bonne qualité. Mais il ne faut pas oublier que la
mise en place de la betterave demande un certain travail (préparation
du sol, semis, traitements ...) qui n'est généralement
pas à la même période que la fenaison.
L'utilisation des betteraves a aussi permis une économie
de concentré. Cette économie se situe au niveau
de l'énergie et, compte tenu de nos observations, les
betteraves permettent une économie de 3,5 UFL (une ration
de foin apportant environ 8 UFL), soit l'équivalent de
trois à quatre kilos d'orge.
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L'intérêt de la betterave fourragère dans les rations à base
de maïs fourrage |
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La comparaison entre troupeaux nourris avec du maïs fourrage
seul et ceux nourris avec maïs et betterave fourragère montre
que l'apport de betterave a peu d'effet sur la quantité de lait
produite et cela quelque soit les quantités de betteraves apportées.
L'effet sur le taux butyrique du lait est variable, par contre
le taux protéique est légèrement amélioré avec l'apport de betteraves
fourragères dans la ration.
Performance laitière de la betterave fourragère dans les
rations avec maïs fourrage

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Kg MS Betteraves |
Niveau d'étable |
TB |
TP |
Kg concentré |
| Maïs et betteraves |
2 |
6050 |
42,30 |
33,2 |
4,5 |
| Maïs seul |
0 |
6120 |
42,2 |
32,8 |
4,7 |
| Ecart |
- |
-70 |
+0,1 |
+0,4 |
- |
Effet de la quantité de betteraves (Comparaison avec ensilage
maïs seul)

Quantités de
betteraves fourragères |
Kg M.S. Betteraves |
Kg concentré |
Niveau d'étable |
TB |
TP |
| > 2 Kg M.S. |
4 |
4,0 |
-51 |
+0,71 |
+0,31 |
| <=
2 Kg M.S. |
1 |
4,6 |
-77 |
+0,17 |
+0,36 |
La comparaison de régimes à base de maïs et de betteraves fourragères
classés en fonction du niveau d'apport de concentrés par vache
laitière montre:
- que la betterave permet d'augmenter la production laitière
dans les régimes à faible apport de concentré,
- que par contre elle n'apporte pas de plus par rapport au maïs
seul quand les régimes sont riches en concentrés.
Effet de la betterave selon la quantité de concentré / VL
Comparaison maïs + betteraves - maïs seul

| Niveau de concentré |
Kg concentré |
Kg M.S. Betteraves |
Niveau d'étable |
TB |
TP |
| < 3,5 Kg [C] |
2,9 |
2 |
+120 |
-0,4 |
+0,3 |
| 3,5 Kg à 7 kg [C] |
4,7 |
2 |
-120 |
+0,3 |
+0,5 |
| <= 7 Kg [C] |
8,0 |
1 |
-38 |
-1,3 |
-0,2 |
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UNE CONTAMINATION EN SPORES BUTYRIOUES FAIBLE... |
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... même avec des betteraves non nettoyées.
Les laits obtenus avec ces régimes riches en betteraves
présentent-ils des risques de contamination butyrique
elevés ? Pour mesurer ce niveau de contamination d'ensilage,
de bouses et de lait ont été prélevés
au niveau de chaque exploitation suivie, puis analysés
afin d'effectuer des dénombrements de spores butyriques
(I.T.G.-I.T.E.B.- 1980).
Les résultats présenter sur les graphiques sont
très encourageants pour les régimes foin-betteraves.
Par contre, ils montrent que le risque resterait élevé
avec les régimes à base d'ensilage de maïs
plante entière ou d'ensilage d'herbe. Cependant, le
soin apporte à la confection des silos de ces fourrages
classiques n'est généralement pas le même
que celui apporté à l'ensilage d'épis
de maïs, produit plus noble, parce que représentant
pour l'éleveur des tonnes de grains facilement commercialisables.
Toutefois, des éleveurs motivés et prenant toutes
les précautions, aussi bien lors de la réalisation
des silos qu'au moment de la traite, peuvent espérer
produire du lait "à gruyère" même avec
des ensilages classiques. Mais ces précautions ne semblent
pas encore accessibles au plus grand nombre d'éleveurs.
Il convenait cependant de vérifier que lorsque les
betteraves sont offertes en grande quantité et non
nettoyées le risque butyrique restait faible. Des contrôles
ont donc été effectués avec l'E.D.E.
de la Haute-Saône dont certaines exploitations laitières
ont distribué plus de 45 kg de betteraves par vache
et par jour avec jusqu'a 30 % de terre ! Cette terre devait
être enlevée régulièrement.
La présence d'une quantité importante de terre
(distribuée avec les betteraves) n'a pas eu de répercussion
défavorable sur la teneur en spores butyriques des
bouses et des laits.
En effet sur 16 échantillons les bouses sont peu contaminées
:
- 3 à moins de 200 spores par gramme de produit
- 6 à plus de 200 spores (maximum 2 200).
La grande majorité des laits est également très
peu contaminée. Résultats sur les 32 échantillons
analysés :
- 17 à moins de 200 spores par litre de lait
- 8 à environ 200 spores par litre
- 7 à plus de 200 spores par litre (maximum 5 000).
Il faut rappeler que le risque de gonflement généralisé
apparait lorsqu'on atteint le niveau de 1 000 spores par litre
de lait. Les résultats de dénombrements indiquent
le nombre total de spores de Clostridia ; or, seuls les Clostridia
tyrobutyricum sont dangereux. Il est donc nécessaire
d'identifier les Clostridia présents dans les aliments,
les laits et les bouses.
Les analyses complémentaires qui ont été
realisées par le laboratoire de M. BERGERE de 1'I.N.R.A.
ont montré qu'il n'y avait que peu de tyrobutyricum
parmi les butyriques totaux des laits de betteraves. Inversement
dans les laits d'ensilages, il y avait une forte proportion
de tyrobutyricum et une très bonne corrélation
avec les butyriques totaux.
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LA QUALITE DES FROMAGES N'EST PAS MODIFIEE |
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L'alimentation des vaches laitières avec des quantités
importantes de maïs épi ensilé ou de betteraves
pouvait faire craindre aux transformateurs que la qualité
des gruyères ne soit modifiée. Le lait provenant
des rations à forte proportion de betteraves a été
acheminé séparement vers la laiterie, puis il
a été traité dans des cuves distinctes
mais selon la même méthode que le lait traditionnel.
L'affinage a duré 90 fours environ puis la qualité
des fromages a été jugée, les emmentals
étant decoupés puis notés sur 20 par
un jury. Les notes attribuées (pour les critères
suivants : forme, ouverture, goût, pâte et couleur)
ont été variables d'une année à
l'autre mais comparables d'un régime à l'autre.
L'analyse statistique a montré qu'il n'y avait pas
de différence entre régimes la 3ème année.
27 fromages par régime (foin ou maïs épi
+ foin) ont été fabriqués et comparés.
Les resultats confirment ceux obtenus les années précédentes.
Notes obtenues en fonction des différents régimes
étudiés :
| Régime |
Foin |
Maïs épi + foin |
Betteraves + foin |
Nombre d'échantillons Note (écart type)
|
27 15,1 (1,45) |
27 14,1 (1,63) |
27 14,4 (1,46) |
Le changement des constituants de la ration pourrait éventuellement
modifier la composition des constituants du lait (matières
grasses, matières azotées). Les résultats
de deux séries d'analyses ont montré qu'il y
avait peu de modifications tant au niveau de la répartition
des différents acides gras que celle des différentes
fractions azotées.
On trouve cependant avec les régimes foins + betteraves
une plus forte proportion d'acides gras courts et peut-être
une plus forte proportion de protéines solubles. Cette
augmentation par rapport au régime foin + concentré
est cependant très faible et est encore réduite
si l'on ne retient que les laits à moins de 500 000
cellules.
En conclusion, au vu de ces différents résultats,
nous pouvons dire que :
- d'une part, le fromager ne court pas de risque en utilisant
un lait produit à partir des régimes de betteraves,
associés à du foin ;
- d'autre part, l'éleveur dispose de différentes
solutions pour intensifier sa production fourragère
sans passer obligatoirement par l'ensilage pour les vaches
laitières.
En définitive, le choix de telle ou telle formule lui
revient compte tenu des différentes contraintes qui
sont propres à son exploitation et son environnement.
L'intérêt qu'ils y trouveront sera fonction de
plusieurs facteurs : bonne technicité pour réussir
la culture, bonne valorisation d'une ration de base d'un niveau
énergétique élevé (cela nécessitant
des vêlages groupés et des animaux performants),
place de la betterave dans le système fourrager ce
qui implique une bonne gestion des surfaces fourragères
(pâturage, fanage plus précoce).
L'intensification fourragère obtenue en introduisant
la betterave dans l'exploitation peut entraîner une
libération de surface qui pourrait être utilisée
pour introduire ou développer d'autres cultures (céréales
...) ou produire quelques bovins à viande en plus.
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